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La sauvagesse

La solitaire au coeur génereux

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Il y a une grande quantité de contes et légendes qui font le charme des histoires d'Anticosti. Il en est une qu'on ne trouvera jamais dans les livres, car elle ne fut jamais transcrite et qu'elle m'a été racontée par un Anticostien typique, aujourd'hui décédé, Dan Blaney.  Un jour, j'étais en train de ''faire du pouce'' pour aller vers Carleton.  Il m'a ramassé avec son vieux camion et nous avons jasé comme de vieux compères qui se sont fréquentés toute leur vie.  A la hauteur de l'Anse de la Sauvagesse, je lui demande pourquoi cette anse porte ce nom puisqu'il n'y a pas beaucoup d'endroits sur l'île qui font référence à la présence autochtone.  Il m'affirme alors que cette légende toute belle lui fut racontée par son père, à l'époque où il était enfant. Il lui racontait cette histoire parmi d'autres pour l'endormir.  J'ai rapporté cette histoire dans l'Ecoguide d'Anticosti (Samson, 1990) car je crois qu'il y a un fond de vérité.  Elle démontre bien l'extraordinaire richesse de la tradition orale qui existe sur l'île, préservée par l'insularité de ses habitants qui n'ont pas encore été trop "déformés" par la civilisation moderne. Quoiqu'il en soit, que cette histoire soit vraie ou fausse, c'est certes la plus belle que j'ai entendue sur l'île.

Image de Patrick Hendry

Autrefois, bien avant même que les européens ne découvrent l'Amérique, plusieurs familles amérindiennes d'origine Innu s'établissaient le long de la côte d'Anticosti pour y venir pêcher et chasser.  Ils pouvaient ainsi rester de longs mois voire quelques années avant de se déplacer ailleurs.  Les petits groupes pouvaient compter deux ou trois familles et on y déménageait tout le nécessaire pour survivre aux longues saisons d'hiver.

Un jour, durant l'automne, une épidémie mortelle (M. Blaney ignore laquelle) se déclare au sein d'un de ces groupes qui était alors installé près de l'endroit qu'on nomme aujourd'hui l'Anse de la Sauvagesse.  Après plusieurs décès auprès des adultes, on confie à une jeune adolescente de prendre en charge tous les jeunes enfants du groupe pour aller s'isoler un peu plus loin et éviter que la maladie ne se transmette aux enfants.  La maladie aura finalement raison de tous les adultes et la jeune fille prodigua soin et nourriture à tous les enfants pendant le long et rude hiver anticostien.  Grâce à ses bons soins, tous survécurent. Quand une autre famille montagnaise, s'inquiétant de leur absence, partit à leur recherche et les retrouvèrent, ils découvrirent des enfants en bonne santé et vigoureux.  On ramena les enfants sur la Côte-Nord mais, malgré leur insistance, la jeune fille décida de rester sur l'île pour y mener une vie solitaire. Elle avait développé ce sens de la bonté et une vocation qui allait faire d'elle un mythe merveilleux pour les marins raconteurs d'histoires.  

C'était l'époque où il y avait de nombreux naufrages à l'île.  La jeune Innu, qui était d'une très grande beauté, venait en aide aux naufragés et leur prodiguait les premiers soins avec une grande humanité.  Plus tard, des marins, séduits par leur bienfaitrice, revinrent sur l'île pour la demander en mariage, mais ils ne la retrouvèrent jamais.  Elle n'apparaissait qu'au moment de naufrages et disparaissait qu'au moment où tous étaient soignés et hors de danger.  Malgré toutes les recherches, on ne la retrouva jamais, mais beaucoup de marins purent avoir la vie sauve grâce à elle.  Ainsi, cette belle Innu inconnue, la ''sauvagesse'' solitaire au cœur généreux, entra dans la légende.  Aujourd'hui encore, à l'anse de la Sauvagesse, on raconte que le vent colporte sa douce voix par la brise qui traverse les épinettes. L'ai-je entendue? Mon cœur seul en connait les notes. 

Pascal Samson

Extrait de l’Écoguide d’Anticosti

Image de Zoltan Tasi
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